18 heures : j’attendais Jean-Antoine Chotard, le directeur du SPERM, pour évoquer la possible fermeture de mon blog. Le vent frappait les carreaux comme l’angoisse les poils de ma peau : on se serait cru dans une de ces phrases pompeuses de début de roman. J’espérais faire bonne illusion, sauver ma liberté d’expression en expliquant les raisons qui m’avaient poussé à rédiger un article sur la mort de Grégory Lemarchal. C’était l'une de ces soirées d’hiver se passant en été, où la froideur des murs prend le dessus sur le reste. J’avais réglé le chauffage sur 4, et mon pouls sur 110. J’attendais.
Une vingtaine de minutes, passées à gerber Ruquier, puis la sonnette s’activa. Immédiatement, l’appartement ajusta son nœud de cravate et je surmontais mon dégoût pour accueillir, bon gré mal gré, mon hôte. Il était accompagné par un autre, à moins que ce ne soit l’inverse.
« Jean-Antoine Chotard, du SPERM. Bonsoir. Voici ma collègue Cécile. Pouvons-nous entrer, monsieur Myblack ? »
Le duo se ressemblait comme deux gouttes d’eau, deux gouttes d’eau souillées par l’austérité. La femme avait publié un commentaire, le 666. Ses lèvres restaient impassibles, fermes comme la roche. Ils entrèrent, habités par la sévérité de leur fonction.
« Comment allez-vous, yau de poêle ? », je leur demandai, pour esquisser un semblant de sympathie.
Pas de réaction de leur part. Ils restaient debout, scotchés par la médiocrité, observant et analysant mon appartement, antre du Blog du Myblack, lieu de toutes les avanies récentes. Je n’osais oser.
« Monsieur Myblack, avez-vous fait votre choix ? »
« Une Parmeggiana avec supplément œuf. Et vous ? »
« Ecoutez, nous ne sommes pas là pour plaisanter », crut bon de préciser Jean-Antoine.
Ces gens étaient des robots. Des machines de glaceur.
« Alors, qu’avez-vous décidé ? La fermeture de votre blog ? L’amende de 17 000 euros ? La suppression de l’article ? »
« Il est hors de question de fermer mon blog à cause de Grégory Lemarchal ! »
« L’amende ? » proposa Cécile.
« J’ai un appart à avoir 17 000 euros ? »
« Non, effectivement. »
« Peut-être pourriez-vous changer de style ? » m'incita Jean-Antoine, en remettant ses lunettes grisâtres sur le balcon de son nez.
« Comment ça ? »
« Adopter un ton… disons… moins cynique… plus soft… conforme à la morale. »
« Chiant, quoi. »
« Non, non. Vous savez, il n’est pas nécessaire de se moquer de la mort d’un chanteur pour faire rire ou augmenter l’audience de votre blog. »
« Exactement. Nous avions pensé, par exemple, dans votre article malheureux, modifier chacun des termes sujets à caution par un terme plus, disons, fédérateur. »
« Fédérateur ? »
« Oui. Un terme qui ne fera pas polémique. »
« Exactement. Champignon. »
« De quoi ? »
« Champignon. Pourquoi ne pas remplacer tous vos propos un peu osés par le mot champignon ? »
« J'hésite. J'ai peur que cela nuise à la compréhension de l'article. »
« Tenez, je prends une phrase au hasard : Formidable coup champignon pour champignon, dont le champignon espère maintenant sortir un second champignon s'annonçant pour le moins champignon. En respect au champignon, espérons des champignons vertigineux, ne serait-ce que pour couvrir les champignons.»
« Je sais pas. J'ai du mal à m'y faire. »
« Personne ne sera choqué, croyez-moi. »
« Je vous crois, rassurez-vous. Mais j'hésite. »
« Ou sinon soyez plus fin. Les gens aiment le rire fin. Le rire propre. Par exemple, je ne sais pas, moi, euh… »
« Oui ? »
Il chercha quelques secondes, avant de se lancer :
« Monsieur et madame Boquet ont un fils. Comment s’appelle-t-il ? »
« Monsieur et madame Boquet ? »
« Oui. Boquet. »
« Je sais pas. »
« Bill. »
« Bill ? »
« Bill Boquet. »
« Bill Boquet ? Ah. Bilboquet. »
« Voilà. »
« Oui. Bilboquet. »
« Oui. »
« Bill Boquet.»
« Comme un Bilboquet.»
« Comme le jeu.»
« Pardon ?»
« Non, je disais : comme le jeu.»
« Bill. Oui. »
« Bill Boquet. Comme le jeu. »
« Oui, j’avais compris. Bill Boquet. Un bilboquet. Oui. Et alors ?»
« Etes-vous sûr d’avoir de l’humour, monsieur Myblack ? »
23 heures. La seine avait revêtu son manteau de nuit. J'avais froid, et, pour me réchauffer, j'admirais les corps flotter en son sein. La discussion avait pris faim, les arguments s'étaient consumés et les clochards savouraient les restes de mes compagnons, chemises pourpres et dentelles précieuses. J'avais réussi à préserver mon blog, mon espace de liberté, ne perdant qu'un ongle et deux couteaux de cuisines dans la joute argumentaire. En oubliant les seins de Cécile, qui s'évaporaient dans l'eau humide, je zippai la fermeture de mon manteau, prêt à partir pour de nouvelles aventures. "Et tant pis pour la conclusion d'article originale et distinguée !", lançai-je, en me grattant les burnes tel Lawrence d'Arabie.