Gérard Crobard, l’éminent critique cinéphile du Blog de Myblack, présentera cette semaine les 4 films français en compétition au festival de Cannes. Troisième volet aujourd’hui, avec l'œuvre de Josette Chaplan.
19 heures. Nous étions, mes ennemis critiques et moi, confortablement avachis dans les fauteuils rouges du Palacio, l’énorme salle de cinéma de la Croisette. L’attente, insupportable, avant le lever de rideau salvateur qui tardait à ouvrir ses paupières. Qu’espérions-nous ? Le dernier Josette Chaplan, la petite pépite du festival. Un film pressenti comme un grand, tant par ses acteurs aux sommets de leur art que grâce à une mise en scène annoncée comme étourdissante, tempête pelliculaire sur nos crânes dégarnis bardés des lunettes. Mes glaces Max au chocolat commençaient à fondre, et mes poils de bras quémandaient la tombée de la nuit, l’aube cinématographique qui se refusait à nous. Acclamée à Berlin, applaudie à Venise, magnifiée par Le Creuzot, Josette se faisait languir par les doigts cannois. Aucun d’entre-nous n’avait vu son film, bien évidemment, comme toujours, ce qui ne nous avait pas empêché d'en faire l'écho dans la presse. Excellemment. Nous savions que l’amertume avait déclaré forfait, mais pas Josette. Et finalement, après plusieurs heures de retard, elle est arrivée, excuses sous la main, cheveux blonds en pagailles, en nous présentant son bijou tant attendue: « J’ai oublié la bobine ».
« J’ai oublié la bobine » ne déçoit pas. S’il y a parfois des films qui trompent sur la marchandise, force est de constater que Josette Chaplan respecte le bon de commande avec brio ! Une œuvre courte (5 minutes, le temps de quitter la salle), des acteurs qui ont su se faire oublier, aucune fausse note à regretter. Bien sûr, l’absence d’image peut troubler le novice. Evidemment, les sifflets belliqueux de certains manifestants, peu enclins à l’innovation artistique, gâchent la fête. Mais de tout temps la créativité fut confrontée à l’obstacle de rigoristes rabat-joies. « J’ai oublié la bobine », ou l’étourderie incarnée, incroyable répartie fellinienne. A des années-lumière de l’évidence française, éloigné des archétypes américains, « J’ai oublié la bobine » éblouit le critique pointilleux davantage intéressé par la sobriété du décor que par l'accumulation héroïque à caractère ensanglantée.
Un film neuf, frais. Jamais les rendez-vous galants cinématiques préliminaires de sodomie n'auront été aussi courts. Bravo, Josette. Grâce à toi, les couples se tenant par la bouche au ciné ne feront plus chier les autres. Tu nous évites, enfin, par ton talent, le crépitement assourdissant des papiers de bonbons qu'on enlève de la poche. Tu libères l'impatience et conforte le puriste. Tu satisfaits le spectateur qui a envie de pisser, le soulageant ainsi d'une séance interminable et d'un concert de genoux qui s'entrechoquent deux heures durant. Bravo Josette. Bravo Josette. Bravo et merci.
J’ai oublié la bobine
De Josette Chaplan
En salle le 12 juillet