Un blog culte dans mon appartement
Lorsque j'ai dit que je recevais un ami amputé des deux bras pour le repas du réveillon, le sang de ma copine n'a fait qu'un tour : "Hé allez, c'est encore moi qui va devoir faire le service !"
Il est vrai que je n'ai jamais été très doué pour découper la viande en tranches, et la courtoisie excessive de mon ami est davantage un handicap qu'une véritable aide. On ne sait jamais où se mettre lorsqu'il vous propose du pain, un peu maladroitement, la corbeille à la bouche. C'est d'ailleurs à peine si on le comprend : "GNJOULEZ-VGNOU DU GNAIN ?"
Non, non merci, je ne vois pas ce que je ferais d'une personne de petite taille avec mon fromage !
Ma copine est toujours gêné lorsqu'elle demande à Fabien - c'est le nom de mon amputé - un truc pour écrire et qu'il ne trouve rien de mieux que de se remplir les narines de stylos. Et je ne préfère pas vous dire comment il s'y prend pour lui dire bonjour, cela dépasse les limites de décence autorisées.
Bon, néanmoins, j'ai quand même invité Fabien pour le réveillon. J'ai dressé pour lui la plus belle table possible, drapée d'une nappe rouge, éclaboussant les rideaux d'amour et d'étoiles en plastiques volées à Monoprix. Un sapin ornait l'entrée ; l'entrée sentait le sapin - c'est normal, c'est ma copine qui cuisine, à la maison. Notre labrador retriever avait été presque autant lavé que les assiettes. On se serait cru chez Stéphane Bern, les livres de Max Gallo en moins.
Fabien est arrivé vers 19 heures, Carole Bouquet à la main. Nous l'avons déposée dans un vase en le remerciant pour l'attention. Fabien était maigre de la tête au bassin, et un peu dodu à partir des jambes. Notre chien l'a confondu avec un os de poulet et l'a traîné dans le jardin. Qu'il est con, ce chien. Avec ma copine, nous avons longtemps hésité avant de proposer à Fabien un coup de main, mais on s'est finalement abstenus de peur qu'il le prenne mal. Nous sommes finalement passés à table tous ensemble vers 19 heures 35, le temps que le chien s'écroule de fatigue.
Fabien s'est assis à ma droite et a gauche du foie gras. Pétri de malice, il n'a cessé de plaisanter et d'animer la soirée, jonglant entre les blagues, les anecdotes et les récits de voyage. Il revenait de Malte et nous a conté la parfaite architecture des temples et monuments de l'ile, nous narrant avec précision la moindre des péripéties de son séjour sans jamais baisser de rythme. Sa voix suave et sucrée glissait sur les charmes de La Valette...
Ce n'est qu'une fois qu'il s'est tû, alors que ma copine et moi rêvions allongés sur son phrasé moelleux, nous obligeant bien malgré nous à reprendre les rênes de la conversation qu'il avait enchanté. Ma copine, hésitant, se leva la première :
- "Et sinon, Fabien, comment as-tu trouvé le dîner ?"
- "Délicieux ! Ta cuisine est un régal. On en redemande !"
Elle rougit, satisfaite d'avoir évité la réponse "dans mon assiette."
- "Et le vin ? Il t'a plu ?"
- "Excellent ! Ta cave est un vrai paradis !"
-"Merci, c'est gentil."
"Par contre, si je peux me permettre, j'aurais plutôt mis une nappe verte plutot qu'une rouge. Ca aurait gagné en sobriété."
Je l'ai foutu dehors en hurlant à ma copine : "La prochaine fois on invitera un aveugle ! Au moins il ne dira rien."