J’ai fait le tapin journalistique, hier après-midi. Un micro-trottoir, lâché dans la nature, entre Port-Royal et l’entrée de l’école. A l’annonce du programme, je n’étais pas vraiment effrayé : interpeller des gens dans la rue, j’ai fait ça toute ma vie !
Le panel de mes expériences, exclusivement féminin, a toujours été tourné vers la négative. Malgré des questions particulièrement précises (« Bonjour, voulez-vous sortir avec moi ? » ; « Pourriez-vous tomber amoureuse d’une loque humaine ? »), les micros-trottoirs de ma vie ne m’ont guère apporté autre chose que des confirmations dans la désillusion. L’exercice a son discours, et je manque singulièrement de méthode.
Par bonheur, notre professeur nous a cornaqué dix minutes avant le feu vert. Oh, pas grand-chose, le minimum syndical financé par l’UIMM, l’indispensable du parfait micro-trotteur (trotteur, pas crotteur), résumé en quatre ou cinq conseils d’appoint d’exclamation.
1) Evitez les questions trop vastes
Le lecteur est un con. Le passant également. Il a besoin de points de repères. En délimitant au préalable un cadre restrictif l’empêchant de dire clairement ce qu’il souhaite, vous l’empêchez de partir sur des chemins biaisés susceptibles d’être beaucoup plus intéressants que ceux commandés par votre rédac-chef. Soyez clair et précis.
Exemples de questions trop vastes :
- « Bonjour monsieur. Est-ce que ? »
- « Que pensez-vous de ? »
- « Certains disent que. Vous aussi ? »
2) Ne soyez pas trop précis
Pendant obscur du 1), le 2) est un travers classique chez les jeunes journalistes. L’usager du métro qui se trouve harponné dans la rue par un glandu de votre espèce pour répondre à une question dont tout le monde se fout n’a pas forcément le temps d’être poli. En étant trop dirigiste dans votre approche, vous risquez de brusquer votre interlocuteur. Proposez donc une question ouverte et intéressante plutôt qu’un trou de serrure aussi minuscule que le sexe d’Hell Man, lecteur du Blog de Myblack.
Exemples de questions à ne pas faire :
- « Etes-vous favorable à la reconstruction du rond-point situé près du Leclerc de Montmeuzan (02), près de la nationale 5, là où l’an dernier cet ivrogne de Bernard s’était crashé avec toute sa famille putain le con, quand même, faut le faire ça, d’ailleurs son frère est prof maintenant, à l’école maternelle, vous le saviez ? »
- « Que pensez-vous du jeu au pied du troisième ligne aile de l’Equipe namibienne de rugby ? »
- « Parlez moi de la carrière de Cyril, le vainqueur de la Star’Ac 6. »
3) Partez à la recherche de l’information
On utilise le terme « trottoir » car le journaliste doit se comporter comme une pute pour dénicher l’essence captive de son futur article. Sans gêne ni retenu, il doit agresser n’importe qui dans n’importe quelle position, pour les besoins du papier. Mais attention : inutile d’abuser d’outrecuidance avec le badaud. Vous risquerez de le perdre.
Exemples d’approches trop véhémentes :
- « Hé Connard ! Connard ! J’ai une question, oh ! Arrête-toi putain ! Putain mais quel connard celui-là, pas serviable une seconde ! »
- « Madame, vous me semblez toute indiquée pour répondre à la question suivante : pourquoi les gens obèses sont-ils généralement moches ? »
- « Bonjour monsieur, j’ai besoin d’un raciste pour mon panel. On a qu’à dire que vous l’êtes et vous répondez à ma question sur les tests ADN, ok ? Monsieur ? Monsieur, revenez ! »
- « TU AS CINQ SECONDES POUR ME DIRE TON AVIS SUR LE DELIT D’INITIE CHEZ EADS OU JE T’EXPLOSE LA TRONCHE, SALE COLLEGIEN DE MERDE ! »
4) Evitez les questions trop rassembleuses
Un bon micro-trottoir doit apporter de la contradiction, des avis variés, des opinions franches, voire franchouillardes. Certains thèmes mettent tout le monde d’accord. Les sujets sans reliefs ou, au contraire, trop graves pour susciter le désaccord sont ainsi à proscrire.
Exemples de questions trop rassembleuses:
- « Etes-vous pour ou contre le SIDA ? »
- « Considérez-vous l’humour de Michaël Youn comme lourd ? »
- « La vie sexuelle de Myblack mérite-t-elle moins d’opacité ? »
- « Sérieux, Miss France, c’est une sacrée cochonne, non ? »
- « Pascal Sevran. »
5) Au pire, bidonnez
Il arrive quelquefois qu’on ne trouve personne d’intéressant, que les gens soient vraiment trop cons pour pouvoir s’exprimer correctement, qu’on préfère aller au bistrot plutôt que de faire le gugusse un micro à la main en plein Paris. Le bidonnage est alors un excellent moyen d’offrir à vos lecteurs une information précise, inventif, palpitante. Attention tout de même à ne pas en faire trop.
Exemple de mauvais bidonnage :
Oscar M’bomgo, 56 ans. Dictateur du Malawi
Paris, XIIème
« Ce que je pense des brocantes ? Ce sont d’excellents lieux de rencontres où se côtoient passionnés et amateurs, invraisemblable bric-à-brac de couleurs vives et de chaleur humaine, un fleuve meurtrier où s’entassent les saumons reproducteurs qui oh superbe action de Thierry Henry sur son côté gauche qui centre pour Nicolas Anelka oui oui Nicolas oui oui à droite à droite à droite à droite oui but but ! But de Nicolas Anelka ! »