Un blog culte dans mon appartement
J'ai été critiqué, il y a peu, par une lectrice (Ink, pour ne pas la citer), qui m'avait laissé ce commentaire violet (par l'article "Le Liechtenstein en ébullition") :
Dis-donc mon très cher Myblack, permets-moi (ou pas) de m'insurger légèrement contre la désinformation que tu pratiques à l'égard des profs de français sur cet article! En effet, tu écris: "sinon un nom compliqué que les profs de français les plus sadiques adorent glisser dans leurs dictées fétides. "
Que nos dictées soient fétides, je n'en doute point,et je n'irai pas te con-tester là-dessus, je pense que tu as trouvé le mot juste (à soumettre à De Robien qu'il en prenne de la graine avant mais 2007).
Mais je bats en brêche le préjugé archi-faux selon lequel nous glisserions des mots, a fortiori des noms propres, impossibles à écrire dans cet exercice! Nous sommes tenus d'écrire au tableau les noms propres (Liechtenstein en est un) ainsi que les mots rares et trop complexes: c'est une règle qui s'applique à la dictée du Brevet, inscrite dans les Instructions Officielles...
Alors avant de tacler, vérifie tes sources...
J'ai bien entendu été outré par une telle diatribe émanant de la lauréate du "Myblack d'OR de la lectrice rêvant d'amour et d'eau fraîche avec Myblack. Mon visage s'est terni, ma bonne humeur en a pris un coup, la colère, la haine se sont emparées de moi et j'espère vraiment que le type qui avait sonné à ma porte à ce moment-là pour m'emprunter un tire-bouchon retrouvera un jour l'usage de ses membres.
Exerçant le métier de professeur de français, Ink a simplement pris la défense de sa corporation, en bon délégué de classe. Mais est-ce pour autant un prétexte pour se voiler la face, pour ne pas reconnaître que certains de ses collègues enseignants adoptent une attitude belliqueuse face aux troupes de bambins déferlant dans leurs prés ?
Certes, la communauté des profs de français est infiniment plus respectable que ses consoeurs mathématiciennes, comptables ou artplasticiennes, mais il existe malgré tout en son sein des contre-exemples qui contredisent vos belles paroles, ma chère Ink.
Qu'on ne fasse pas croire au Blog de Myblack que l'accord du participe passé avec le verbe avoir n'est pas emprunté au tribunal de l'Inquisition ! Assez des CODieux ! Sus au plus-que-parfait, qui porte si mal son nom ! Comme toujours, afin de prouver notre bonne foi d'hérétique convaincu, nous avons mené l'enquète, nous avons vérifié " nos sources ", pour s'assurer qu'elles n'étaient pas imbuvables ni même vaguement polluées, comme vous le prétendez.
Florian Houtan, prof de français d'un collège de Dijon, a bien voulu nous répondre, en échange d'un chèque de 40 euros et d'un porte-clé de Michel Sardou :
- Quand je lis ici ou là sur certains blogs que les profs de français ne sont pas suffisamment sadiques pour introduire dans leurs dictées des pièges sournois et pernicieux, croyez-moi, je me gausse ! Je m'esclaffe ! Je pouffe ! Pour ma part, je suis partisan d'un apprentissage... comment dire... délicat à appréhender pour le commun des élèves, mais nécessaire pour repérer les futurs génies de la littérature de demain qui ne demandent qu'à s'exprimer. Alors, oui, on peut écrire les noms au tableau... Soit... Mais où est le challenge ?
- Le challenge ?
- Excusez-moi, mais si c'est pour écrire que "Toto et papa vont faire du vélo", autant aller chier dans un bol !
- Chier dans un... ?
- Bref. Je recommande l'emploi massif de mots, de noms propres énigmatiques, de Kazakhstan, d'amyotrophie, de synallagmatique, pour pousser le cortex cérébral à son développement maximal. Voyez-vous, l'adolescent ne pense qu'a forniquer avec sa voisine de gauche - ou de droite, selon la composition ethnique de la rangée -, à fumer de la drogue achetée à des bougnoules ou a séquestrer des parcmètres en compagnie d'amis roumains, il a besoin d'un électrochoc, d'une secousse sismique !
- Mais par exemple, concernant le Liechtenstein, vous l'épelez ou non?
- Non, non et non ! Je laisse les élèves agir à leur guise, pour qu'ils révèlent leur identité orthographique, en toute quiétude. Pour "Liechtenstein", par exemple, je le prononce en bégayant.
- En bégayant ?
- Oui. Ainsi l'élève se rend compte de la complexité de la langue française, et il doit donc redoubler d'efforts pour la maîtriser ! Ou redoubler tout court, c'est selon. Souvent, je place des abréviations, des mots en verlan, des joueurs de football polonais ou des marques de biscuits pour chien gabonais. Alors oui, la moyenne de la classe n'est pas très élevée, je l'admets, mais l'autre jour j'ai gagné 20 euros en plaçant "Maxim Sergeïevitch Afinogenov" dans une dictée pour 6ème.
- Maxim Serg.. ??
- Un joueur russe de hockey sur glace. J'avais parié que je l'insérerai dans une dictée, avec un ami également prof de français - d'obédience juive, au demeurant, comme quoi... Ah, ça, ce Afinogenov... Inutile de dire que mes élèves s'en souviennent encore, de ce bolchevique !
Lucien-Charles Moutavia, prof de français à Lons-Le-Saunier, dans le Jura, nous parle de ses méthodes pédagogiques en matière de dictée :
- Reprendrez-vous une tasse de thé ?
- Non merci, ça ira.
- Oh, mais dites-moi, votre gilet, c'est de la flanelle, non ?
- Pouvons-nous commencer l'interview ? J'ai un cours d'anglais dans 20 minutes.
- Oh, yes, je vois. "A cup of tea, isn'it ?" Haha. Hum. Où en étais-je ? Ah, oui : voyez-vous mon cher, je suis un fervent militant de l'écriture automatique appliquée en dictée.
- Comment ça ?
- L'écriture automatique. Ecrire tout ce qui nous passe par la tête sans aucun souci de cohérence, de grammaire ou de respect du vocabulaire, comme le faisait mon devancier surréaliste André Breton.
- Ah. C'est... Ca ne trouble pas les élèves, ce genre de pratique ?
- Les élèves ? Comment ça ?
- Les personnes de petites tailles qui vous écoutent, dans la classe.
- Ah, oui, le public. Oh, je ne sais pas trop.
- Vous ne savez pas trop ?
- Ils m'écoutent si attentivement, ils sont si sages, si calmes, si... silencieux...si... inertes... Attendez... [il fouille dans une valise]... Tenez, voici un exemple de texte que j'ai écrit la semaine dernière... Je vais vous le lire : Mamie Nova, blanche et prise de judo caravane. Mes pas s'enclavent dans la neige, et je surf dans des coquillettes. Crème de marron, tu nous rends bloc de béton. Neige. Neige. Frigo, frigo, Wouagh versan chambellan, tu érodes mes chemises comme ticket, criquet, roquette, basket, comment ? Comment ? Est-ce l'ermite insalubre que j'entends ? Une piste de skate-board, un joint de culasse ? Un rituel de palabre, dans une truffe, gol. Petiroua, shou shou endives braisées. Braisées. Braisées-moi, gente dame, dans ce turbercule, braisez-moi, gente dame, avant que je vous en
- STOP !
- Mais attendez, je viens à peine de commencer ! Il ne reste que treize pages !
Bernard Hargpo enseigne au lycée Stomy Bugzy de Concarneau. Sextuple vainqueur des Dico d'Or catégorie "experts", tenant du titre, il fait partager sa passion des dictées à ses élèves.
- Ecoutez, virgule, ecou-tez, virgule, je pense sincèrement que, je, pense, sin-cè-rement que, virgule, notre métier doit servir à no-tre mé-tier doit servir à...
- Pardon ?
- Oui ? Point d'interrogation. Oui, point d'interrogation.
- Vous êtes réellement obligé de parler comme ça ?
- A force d'écrire, virgule, de lire, virgule, à force d'écri-re, vir-gule, de lire, vir-gule, des dictées, virgule, un léger tic de langage m'a, des dic-tées, virgule, un léger tic de lan-guage m'a quelque peu affecté, point, m'a quelque peu a-ffec-té, point.
- Un conseil, réduisez votre rythme de dictées hebdomadaire. Maintenant que les Dicos d'Or sont supprimés, ça ne sert à rien de...
- Supprimés ? Point d'interrogation. Supprimés, point d'interrogation.
- Oui. C'est fini, les Dico d'Or. Pivot arrête les frais.
- Auriez-vous une corde et une chaise, virgule, auriez-vous une cor-de et u-ne chaise, virgule, que j'en finisse, maintenant que ma vie n'a plus, que j'en fi-n-isse, virgule, main-te...
- Bon, je vais vous laisser, moi.
Vous voyez-bien, ma petite Ink (et je dis ça car je suis monté sur le lit, et que de là-haut vous paraissez vraiment minuscule), que parmi votre Gaule, il existe, perchés sur des estrades, des irréductibles maîtres conjuguant la perversité avec la barberie, la violence gratuite des mots avec la douleur de la syntaxe stochastique, sans pour autant savoir ce que cela signifie ! Mon dessein n'était point de troubler votre âme, et j'espère que maintenant nous sommes quittes. D'ailleurs, pour vous prouver ma bonne foi, j'encourage vivement les voyeurs qui nous observent, jumelles à la main et intimité personnelle dans l'autre, à les positionner plutôt ici.