« Les vicissitudes avaient frappé Herbert Conningham tout le jour durant : c'est donc soulagé qu'il retrouva son bureau en noyer, un peu avant huit heures. La lumière de sa lampe éclairait la pièce d'un cercle jaune et orange, apaisant. Herbert appréciait cette lampe : elle appartenait autrefois à son frère et faisait remonter à sa mémoire toute sortes de souvenirs d'enfance. Il la contempla quelques secondes, puis son corps le rappela à l'ordre. Il devait s'exécuter, sans réfléchir : la force incontrôlable qui s'emparait de lui ne lui laissait guère le choix. Sa bibliothèque contenait toutes sortes de recueils anciens, de romans contemporains, et il choisit le plus volumineux. La pression se fit plus forte, de plus en plus forte, à mesure de ses pas. Il avança péniblement, malgré la douleur, et ouvrit une seconde porte. Il s'installa rapidement puis commença la lecture à la page 34, totalement au hasard. A vrai dire, il ne lisait pas vraiment, mais se contentait d'accompagner simplement sa délivrance : progressivement, le mal qui envenimait son corps disparaissait, noyé dans les abîmes. Ce travail dura une quinzaine de minutes, quinze merveilleuses minutes, les plus belles de la semaine d'Herbert. Puis, le travail accompli, Herbert Conningham referma le livre. Et c'est là, dans le silence le plus glacial, un silence désert, antarctique, c'est là que l'horreur le prit à la gorge, le poignarda de plein fouet : il ne lui restait plus de papier toilettes. »
Extrait de « contes du quotidien », d'Edgar Allan Poe, 1842.
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Ce drame, nous l'avons tous vécu au moins une fois. La tragique infortune du rouleau arrivé à son terme, nous lâchant à l'instant le plus capital. L'horreur poussée à son paroxysme, sans que rien ne puisse lui barrer la route. Comme l'a expliqué l'anthropologue teuton Karl Bwargeff en 1977, à Genève : " Le dernier rouleau de papier toilette est un être fourbe : il connaît sa destinée, et fait en sorte de se faire le plus discret possible pour échapper à une noyade que ses ancêtres de papier ne purent éviter. Il se débrouille toujours pour apparaître dans les moments les plus humiliants, après dix à quinze minutes d'efforts, afin que l'humain l'épargne en utilisant n'importe quel magazine traînant dans le salon."
Pour ceux qui l'ont vécu, la douleur est lancinante : le malaise, les hurlements stridents brisant la glace séparant la honte de la nécessité de continuer une vie décente frappent sur les carreaux embués des fenêtres s'ouvrant sur l'esprit tourmentée des inconscients qui se euh... j'en étais où, moi, dans cette phrase, déjà ? Qui... La douleur est lancinante, donc, comme le prouve ces témoignages bouleversants :
" Je m'en souviens comme si c'était hier, nous déclare un chanteur-compositeur-interprète français qui a souhaité rester anonyme : je fêtais un anniversaire dans un restaurant parisien spécialisé dans les desserts aux fruits rouges quand soudain une terrible envie de ch... d'aller aux toilettes me poussa à quitter la table. Une fois ma mission effectuée, je l'ai vu : il me regardait, sournois, fier de son oeuvre maléfique, et j'avais beau regarder partout, il fallait me rendre à l'évidence : la chemise que je comptais offrir à mon ami représentait ma seule échappatoire. Je... [il commence à pleurer]... Je n'ai pas eu le choix... Je... [Il pleure]...Non, ne partez pas... ne..."
" J'ai toujours été, nous déclare Corinne, la truie galeuse de la ferme, à cause de mes penchants pour la propreté. Les autres se comportaient comme de vrai porcs - ce qu'ils étaient, remarquez -, m'humiliant quotidiennement : combien de fois n'ai-je pas été traîné dans la boue ? Mais je m'en moquais : j'avais découvert la douceur et le moelleux des Lotus parfum citron deux fois plus résistants, et j'étais comme qui dirait devenue accro. Alors, croyez-moi, le jour où apparut la dernière feuille du dernier rouleau, c'était comme si la terre s'effrondrait. Depuis, j'envisage sérieusement de me suicider en me jetant du haut du silo à grain."
Alors, demandons-nous tout tremblotant : que faire en cas de pénurie ? Les avis sur la question divergent, mais on peut néanmoins mettre en exergue trois grandes tendances :
- il est inutile de se venger en utilisant la dernière feuille de papier-toilette : trop petite, elle risquerait de coller, provoquant démangeaisons et nuisances odorifèro-digitales.
- il est déconseillé d'aller au monoprix acheter un nouveau stock de papier-toilette en massacrant volontairement l'existence d'un pauvre slip étranger à la catastrophe, ne serait-ce que par respect.
- On peut éventuellement appeler un ami pour qu'il vole à notre rescousse, mais seulement en changeant de voix - il est bien sûr inutile d'appeler une amie, puisque les filles n'allant aux toilettes que pour se repoudrer ou vérifier leur coiffure, elles ne seront d'aucun secours dans cette situation précise.
La seule solution honorable reste donc de sacrifier un magazine style Public ou VSD, parfaitement adapté, voire une déclaration d'impôts - une vieille, si possible, ça risquerait de faire mauvais goût quand vous l'enverrez par la poste, sinon.
En 2006, dans le monde, on a consommé 320 millions de tonnes de papiers toilette (dont 278 pour le seul Dimitar Serkov, bulgare âgé de 38 ans). Chaque jour des milliers d'êtres humains tombent, désorientés, sur ce bout du rouleau et, ne sachant que faire, adoptent bon nombre d'attitudes ridiculisantes. Qui n'a jamais aperçu, à un dîner familial, un cousin éloigné débarquant nu dans le salon en demandant un peu d'aide, un minimum d'assistance, un misérable rouleau neuf ? Jusqu'où la folie des hommes s'arrêtera-t-elle ? Pendant combien de temps encore allons-nous supporter, impuissant, le diktat des multinationales du papier-toilettes ? La réponse est simple, évidente, et cruelle : jusqu'au prochain dernier rouleau.