Un blog culte dans mon appartement
L'unique qualité de Yannick Noah, c'est d'avoir remporté Roland Garros en 1983. Depuis, si le Camerounais appelle les citoyens à monter aux arbres ou à danser dans la brousse, l'horripilant guitariste à raquettes se remémore, tous les débuts juin, au bon souvenir des spectateurs aux yeux de caméléon. 24 ans de défaite pour les Français sur cette terre, battus. L'impuissance masculine à domicile devient véritablement préoccupante pour infanter un nouveau succès.
Enfin, 97% de la population française n'est pas réellement préoccupée par cette abstinence statistique, reconnaissons-le. Mais chez moi, l'affliction déchire mes nuits. Je supporte, je rêve d'un nouveau Napoléon de la raquette, j'attends, je réclame un successeur ! Non à Noah ! Non à Noah !
Le problème, au niveau des tennismans français, ce sont les tennismans français. Paul-Henri Mathieu ne sera jamais crédible, avec ses trois prénoms. Gaël Monfils, irrégulier, est davantage agaçant qu'Agassi. Cédric Pioline a arrêté sa carrière et Sébastien Loeb, malgré sa prédestination nominale, a choisi un sport confidentiel réservé aux pages de fin de l'Equipe et aux commentaires vespéraux d'Henri Sannier.
Le seul Richard Gasquet stimule les attentes des supporters que je suis, lui qui n'a jamais dépassé les 16ème de finale. Difficile de croire véritablement en notre 20ème mondial, quand en face des cyborgs espagnols de fond de cours renvoient les balles adverses avec la précision d'une horloge suisse, elle même première mondiale. Eternel problème des sportifs français : si nous excellons dans les sports collectifs, notre médiocrité dans l'individualisme est abyssale. Etrange, le Français est pourtant orgueilleux, têtu, à majorité sarkozyste, un peu con sur les bords et avec mauvaise haleine : toutes les caractéristiques de l'individualisme, pourtant.
D'où nous vient cette passivité à Roland-Garros, alors ? Il serait tentant de faire de Yannick Noah un fusible, comme ça, par gratuité. La réalité est tout autre : le responsable, c'est mon père.
Mon père se fout de Roland Garros. L'interminable spectacle de deux vacanciers en short à tendances soviétiques se renvoyant péniblement un ballon jaunâtre sur du sable orange avec des pseudo-ustensiles de cuisine, ça ne l'a jamais réellement passionné. Le sempiternel aller-retour des échanges impolies de gugusses incapables de monter au filet sans se prendre un passing et acceptant l'allégeance de pauvres hères de moins de 14 ans parcourant le terrain à la recherche d'une balle pleine de bave comme des bâtards de fourrières, il a toujours trouvé ça grossier, mon père. Mon père se fout de Roland Garros. Par contre, il est patriotique. C'est un bon français. Quand arrive les quarts de finale messieurs - les quarts de finales femmes ne l'intéressent pas -, il se pose devant le tennis. Non par amour du tennis, mais par flamme de la patrie. Et on perd. Car mon père véhicule la guigne.
Le 17 novembre 1993, en plein France-Bulgarie, alors que David Ginola joue tranquillement un coup-franc un peu éloigné à quelques misérables, infimes secondes de la fin de la rencontre, mon père débarque dans le salon et déclare : "Cool, on va aller en Amérique". Nous ne sommes jamais allé en Amérique.
1995, demi finale de la Coupe du monde de Rugby. France-Afrique du Sud. Mon père n'est pas rentré du boulot, Benazzi a la balle, il inscrit l'essai de la qualif ! Moment de flottement. L'arbitre hésite à le valider. La porte du salon s'ouvre, mon père jubile, questionne : "Alors, on gagne ?!" L'arbitre refuse l'essai, la France s'incline 19-15.
1996. Stéphane Heulot attaque au col du Galibier. Il dépose un à un ses adversaires, file vers le Tour de France. Le successeur d'Hinault vole. "Ah mais tiens, l'étape est commencée", découvre mon père, pénétrant dans les tribunes du salon. Stéphane Heulot crèvera au bord de la route, puis, exténué, abandonnera l'épreuve.
2000. L'Italie va gagner l'Euro, mène 1-0. Dépité, mon père me délaisse, insulte une dernière fois les Italiens devant la TV puis descend au rez-de-chaussée à une minute du coup de sifflet terminal. Suffisant pour voir Wiltord égaliser. Nous gagnerons l'Euro.
2003. Championnat du monde d'aviron. J'admire le succès tricolore flotter vers les lauriers, quand, sans crier gare, mon père déboule et me propose une chips, pour fêter ça. L'aviron prend feu. L'équipage britannique l'emportera.
2005. Demi finale de l'Euro 2005 de Basket. Mon père a regardé les premiers matchs, où la France balbutiait son jeu. Abandonnant la suivie du tournoi, il loupe les succès en 8ème et en quart de finale. Pour affronter la Grèce, il décide d'être de la fête. Appuyant sur la télécommande, il dévie, par un effet papillon, Pluton de son orbite, provoquant un dérèglement intersidéral et une chute de météorite en plein sur Tony Parker et ses coéquipiers. La Grèce accède à la finale.
2007. 30 Avril. Pique-nique en famille. Après un repas frugal, mon père et moi décidons d'inaugurer une partie de pétanque. Je lance le cochonnet. Mon père, un peu grisé par l'alcool, envoie un missile hors de porté du terrain de jeu : la boule de pétanque ricoche sur un rocher qui dévale d'une pente avoisinante provoquant un éboulis emportant cailloux, pierres et poussières et atterrissant finalement, au prix d'un charivari dantesque, sur la clinique Adassa de Suresnes où était soigné Grégory Lemarchal. "Je crois que j'aurais dû pointer", s'est excusé après coup papa.
Je prévois donc de passer les prochains jours devant la télévision, enfermé dans un abri anti-atomique. Avec Internet, évidemment, rassurez-vous.